Marine Semeria

A propos

Oeuvres

Favoris

A propos

Localisé à Toulouse, France.
Membre depuis le: 29/10/2015

Marine Semeria : Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l’ ****** sans jamais oser le demander.

Marine Semeria est une spéculatrice. Mais au lieu d’actions et de titres, elle spécule sur des images, des idées et des affectivités. Puisant dans le monde qui l’entoure – le système économique et social complexe du début du XXIe siècle –, elle en retire une matière qu’elle détourne et parodie, pour mieux en comprendre les (dys)fonctionnements.

Au même titre que les orientations sexuelles, les tendances politiques, les vilaines histoires de famille, etc., l’argent est un sujet que l’on préfère taire entre « bonnes gens ». Par pudeur, complexe, dégoût, ou ignorance ? Ce consentement tacite n’a pas échappé à Marine Semeria, ni le paradoxe d’une société française où l’argent est partout étalé dans ses grandes largeurs (1), et pourtant passé sous silence lorsque l’on en vient à évoquer des finances domestiques, certes beaucoup moins vertigineuses (2). Alors l’artiste met les pieds dans le plat et se plaît à ausculter la gêne que suscitent les questions telles que « Combien ça coûte ? », « Combien ça rapporte ? » et autres interrogations embarrassantes.

Le point de vue qu’elle adopte se place néanmoins davantage du côté du débiteur intempestif que du banquier. Le sien, de banquier, lui a d’ailleurs poliment rétorqué qu’il devait « clôturer la relation client », à la suite d’un ingénieux tour de passe-passe de l’artiste qui s’est faite millionnaire le temps de quelques heures, en émettant un chèque d’un million d’euros à son propre ordre (Millionnaire, 2013). Après tout, n’est-ce pas ainsi que tourne le monde de la finance, par ordre dématérialisé donné à distance ? Mais n’est pas boursicoteur qui veut : on ne plaisante pas avec sa banque quand on est un petit épargnant, et l’économie réelle rappelle à l’ordre ceux qui voudraient changer de vitesse.

La jeune artiste pratique avec ingéniosité la « naïveté désarmante », une feinte implacable qui retourne le coup, avec un air de ne pas y toucher. L’art de son presque « sport de combat » consiste à extraire le plus innocent des symptômes d’un mal et à le rendre séduisant... avant le retour de bâton. Ainsi des Architectures de billets (2014) – soient les dessins isolés des monuments et bâtiments remarquables qui figurent sur les billets de banque et exaltent les valeurs nationalistes – : par des raccourcis saisissant, leurs sous-titres associent une architecture à une valeur dérisoire (20 rupees, 25 piastres ou 50 roubles) et illustrent l’effort collectif auquel sont soumis les contribuables pour rembourser les dépenses somptuaires payées à crédit par les Etats.

Puisque ce serait peine perdue que de chercher à dégager le sens d’un système économique et social absurde, Marine Semeria préfère surenchérir par l’absurdité. Le burlesque n’est jamais loin : la figure de style de « l’arroseur arrosé » lui fournit à loisir des occasions de se moquer de l’ordre établi, comme lorsqu’elle « fabrique » un faux billet de banque à partir d’un vrai qu’elle rapporte à la Banque de France (Specimen, 2013), ou qu’elle copie un tableau de faussaire (White collar, 2012).

On songe aisément devant son oeuvre aux positions et modes opératoires des Anonymous ou des lanceurs d’alerte. Comme eux, elle flirte avec les limites de la légalité : un peu de vol, de socles (Socles, 2013) ou de logos (3) (Série Rainbow, 2013 ; sans titre (TNT), 2014), pour plaire à Proudhon et à Robin des Bois ; une touche de fraude (faux Solitaire, 2013) ; un goût appuyé pour la transparence et l’hyper visibilité, à l’instar de Made in Bangladesh (2014) – des étiquettes de vêtement recousus sur la poitrine – ou de 500 € (2012) – 50 000 pièces d’1 centime d’euro étalées sur le sol.

Les jeux d’argent – bourse du pauvre qui toujours perd, c’est statistique, mais aussi puits sans fond à fantasmes – stimule également son inspiration. Mais pas de hasard dans sa production : l’idée est toujours soumise à une dissection en règle et formulée en termes plastiques soigneusement décidés, qui souvent redoublent l’intention.

Pour Jeux d’argent (2015) par exemple, elle extrait les formes abstraites des jeux à gratter de la Française des Jeux, et les révèle en négatif par le même geste addictif du grattage de papier. Ou encore dans Euros display (2015), les objets de bazar à l’effigie des billets de banque sont présentés sur un socle dont le profil dessine une courbe de marchés financiers. Marine Semeria cède aussi à la tentation des images esthétisantes et au plaisir de la belle peinture, qu’exemplifie 5 gulden 1973 (2014) – la reproduction peinte du motif moderne par excellence du billet néerlandais.

Même si l’artiste confesse une attitude ambivalente face à l’argent – une fascination mêlée de répulsion que ses oeuvres analysent sans conclure – son corpus ne se réduit pas aux seules réflexions sur la monnaie, mais s’étend aux questions de perception, d’immatérialité et de lumière. Le diamant revient ainsi comme un leitmotiv. Si sa symbolique est étroitement liée à la richesse et à l’apparat, le diamant est également un prisme qui diffracte la lumière et synthétise de nombreuses théories optiques. Le diamant inaccessible se fait mirage dans l’Anaglyphe (diamant) (2014) – l’image d’un diamant que des lunettes 3D rendent en relief – et pour Diamant (2013) – un volume en bois travaillé et éclairé de façon à le rendre éclatant.

La question de la reproduction, on l’a vu, parcourt toute l’oeuvre de Marine Semeria. Est-ce la cause ou la conséquence de sa pratique intensive de la sérigraphie, qu’elle défend au sein du collectif toulousain IPN ? En tous les cas, son inclination pour le graphisme efficace et les couleurs accrocheuses, a peut-être à voir avec une forme de communication que sa génération (4) perpétue pour se faire voir et entendre : le militantisme des artistes digital natives qui, à renfort de .pdf et de réseaux, parent coûte-que-coûte au grand marché capitaliste de l’art et à la pensée unique, rappelle les très riches heures de la sérigraphie syndicaliste.

Alors jouons franc jeu avec elle. Combien coûte un texte de deux feuillets ? 100 €, soit un peu moins que les conditions tarifaires recommandées par l’Association internationale des critiques d’art, mais – il faut bien l’avouer – le tarif couramment appliqué dans la presse. Qui a dit que l’argent était tabou ?

Laetitia Chauvin
Avril 2015

1 - La dette publique de la France était de 2 023 700 000 000 euros fin 2014 .
2 - Pour rappel, le montant du RSA de base en 2015 est de 514 euros mensuel.
3 - Celui de l’ONPI – Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle – compris, un comble !
4 - Notamment le cercle d’artistes qu’elle agrège autour de Point de Fuite, l’association toulousaine dont elle a assuré la direction artistique de 2013 à 2015.

http://www.marinesemeria.fr/

Oeuvres

Favoris

Aucun favori

A voir aussi